La Loi du marché

Thierry, licencié économique abusif suite à un plan social (que d'anciens employés tentent de dénoncer devant les tribunaux - la société réalise toujours des bénéfices, expertises et contre-expertises le prouvent) est baladé de tous les côtés :

> son fils handicapé nécessite une attention continue et un suivi scolaire. Il va nécessiter une prise en charge financière en changeant d'établissement : une charge supplémentaire.
> sa banquière cherche à lui vendre des prestations d'assurance-vie puisqu'il ne veut pas vendre l'appartement familial
> son conseiller pôle-emploi le renvoie à la case départ après qu'il ai fait une formation grutier inexploitable
> sa recherche d'emploi l'amène à faire des ateliers de groupe au cours desquels on scrute le moindre de ses défauts, et le fait répondre
à un entretien vidéo froid et sans espoir, une simple formalité...

C'est à l'image de cette société française dénoncée dans le film : une simple formalité. Nous ne sommes plus que de simples formalités, nous sommes des produits pour les autres.

Transactions continues

A l'image de cette vente de mobilhome, au cours de laquelle le couple Thierry- fait visiter les 35m2 à un autre couple qui va tenter de faire baisser le prix. Ce passage, d'une lourdeur étouffante, est emblématique de la relation humaine, de la négociation commerciale.
Thierry a eu l'acheteur potentiel au téléphone, ils se sont accordés sur le prix de 7000 euros, déjà négocié sous la côté officielle. En faisant donc le trajet, le marché devait être signé.
Il s'agit donc de revenir sur ce qui a été dit, en prétextant des mètres carrés en moins, un aspect défraîchi, en proposant 6000 euros.
A la rigueur, après plusieurs échanges, l'acquéreur potentiel est prêt à monter à 6200, 6300 euros. Et là nous fait le coup du marchand de tapis : il paie cash, les papiers sont signés sur place... Il va même jusqu'à dire qu'au prix voulu le mobilhome ne se vendra pas, etc...

Là on est tombé très bas, et pourtant c'est une scène banale. La banalisation de la marchandisation. Parce que pratiquement tout peut être comptabilisé, analysé, comparé, aujourd'hui tout DOIT l'être. Jusqu'à (toujours dans cette scène de vente entre particuliers) cet argument donné par le potentiel acheteur : parce que vous avez vécu tant d'émotions au cours de vos 10 ans de possession du mobilhome, vous lui attribuez une valeur sentimentale (dont il vous faut vous débarrasser sans quoi vous ne le vendrez jamais).

Ce passage met le doigt sur des valeurs bafouées tout au log du film, qu'on peut résumer par le respect de l'individu.

La banquière ne respecte pas Thierry : elle ne respecte pas son intimité, sa vie privée car il doit lui expliquer sa situation dans le moindre détail (avec documents officiels à l'appui), justifier ses choix personnels. Il doit être transparent, qu'on puisse bien le mettre dans des cases, le cerner afin de toujours avoir quelque chose à lui proposer, c'est à dire lui facturer des prestations qui enrichissent la compagnie. Et ce quelque soit son niveau de vie. Ainsi, lorsqu'il demande un prêt pour changer de voiture, la banquière cherche à lui vendre un prêt à 3 500 euros alors qu'il ne demande que 2 000 euros...

Pôle Emploi ne respecte pas Thierry : l'envoyer faire une formation qui ne servira à rien lui aura fait perdre 4 mois. Pourtant il continue à être indemnisé. Mais la perte de ces 4 mois passés à se former pour rien, plus les coûts (financés par le contribuable) devraient être évités pour que ce genre de situation ubuesque n'arrive jamais.

Le collectif de demandeurs d'emploi ne respecte pas Thierry : L'analyse de l'entretien fictif filmé en groupe dissèque Thierry. Le ton de sa voix, le volume, sa posture, sa présentation, les réponses qu'il fournit... tout est passé au crible par les autres personnes. Lorsque le formateur applique sa grille référentielle, c'est toujours pour subrepticement mettre en doute la performance de Thierry. Certains de ces co-équipiers ne manquent pas de zèle et vont même jusqu'à lui reprocher son manque d'engouement et de motivation, en terminant par "si c'était moi je ne l'embaucherais pas". La messe est dite.

Le recruteur qui lui fait passer un entretien via Skype ne respecte pas Thierry : après lui avoir asséné des questions qui ne peuvent déboucher que sur des conditions dégradantes (accepter un travail moins qualifié, donc moins bien payé; accepter des horaires très flexibles), il lui fait des remarques sur son CV, et juste avant de terminer l'entretien lui avoue que sa candidature n'a que très peu de chance d'aboutir à un recrutement. Et que surtout il n'essaie pas de prendre contact, on lui enverra un email.

Le couple qui vient acheter le mobilhome ne respecte pas Thierry : l'engagement verbal était pris, la visite ne devait être qu'une formalité, et pourtant l'homme revient sur sa parole pour négocier le prix. Au fur et à mesure de la négociation, il respecte de moins en moins Thierry en lui présentant les choses sous l'angle que seul un imbécile n'accepterait pas son offre.

Thierry ne se respecte pas lui-même : A ses anciens collègues de travail, il explique qu'il préfère aller de l'avant que de revenir se battre contre l'entreprise Perrin qui a magouillé le plan social et les licenciements. Il a pourtant participé activement aux mouvements de grève à l'époque, mais ne souhaite plus gaspiller son énergie. Il questionne "est-ce que ça fait de moi un lâche ?"

En travaillant comme vigile au supermarché, il surveille non seulement les clients mais aussi les collègues. Il doit faire face aux incivilités mais surtout aux dérapages de personnes sympathiques et dévouées, mais qui se retrouvent acculées comme lui. Il ne se respecte pas car il comprend la détresse de ces gens (puisqu'il la vit aussi) et pourtant les condamne; jusqu'au moment où il choisit de quitter son travail.

Aller plus loin

L'analyse, l'observation, l'étude de l'autre : les innombrables caméras de surveillance du supermarché zooment sur le consommateur faisant ses courses dans les rayons. Les consignes de l'autre vigile mettent le doute sur chacun : celle-ci a un sac à main ouvert sur son caddie : c'est louche. Tel autre prend un article et le garde en main longtemps au lieu de le poser dans le caddie : méfiance ! Un couple s'embrasse dans une allée : suspects potentiels ! L'analyse comportementale sous-jacente est pourtant loin de la réalité des grands centres commerciaux. En effet, des logiciels existent depuis déjà quelques années, qui enregistrent et comparent les comportements et attitudes humaines (morphogestuelle) à leurs bases de données. L'analyse prédictive est ainsi rendue possible et permet de devancer les actes malveillants à l'encontre de la grande surface : l'intention de vol est décryptée par l'analyse algorithmique de gestes qui, selon leur fréquence, leur répétition, leur nature, peuvent éveiller le soupçon de la machine.

Cela semble difficile, pourtant nous le faisons tous inconsciemment : quelqu'un qui jette des coups d’œil à droite et à gauche dans un rayon, plusieurs fois, nous paraît de suite suspect.

Combines et bons plans

Le détournement des avantages des outils de fidélisation, comme les cartes à points de fidélité ou les coupons de promotions sont répréhensibles au même titre que le vol. Bien que les deux employées prises sur le fait s'en défendent : "ce n'est pas comme si j'avais volé". Et le manager d'utiliser le prétexte de l'exemplarité "il suffirait que je vous supprime votre prime ce mois-ci et c'est tout, vous pourriez reprendre votre poste ?"  Comment réagiraient les autres ? Ce qui lui vaudra un licenciement puisque l'employée a perdu la confiance de son patron. Elle finira par se suicider sur le lieu de travail un peu plus tard. Et le DRH Groupe de bien peser ses mots en évoquant une vie difficile en dehors du travail avec un fils drogué dont elle subvenait aux besoins. Qu'on ne pouvait juger seulement de sa relation au travail avec l'employeur, que c'était plus complexe et que personne ne devait se sentir coupable.

Control Freaks

Notre société se déshumanise lentement mais sûrement.
Nous devenons des robots, qui parce que nous disposons de big data et d'une puissance de calcul jamais acquise jusque-là, se sentent rassurés à l'idée de contrôler ces données.

Les données agrégées permettent de définir un être humain au travers de ses habitudes tout autant qu'au travers de ses singularités. Et ce, aussi précisément que s'il était pisté en continu. Ces données s'appuient sur des faits et des actes, alors qu'un OPJ en planque devant une maison sait seulement que sa cible se trouve encore à l'intérieur.

Surveillance comportementale

On retrouve cette tendance à la surveillance dans le film "De rouille et d'os" : le héros est pendant quelques temps l'assistant d'un installateur de videocaméras de surveillance pour espionner les employés... à leur insu. Le jour où ils découvrent l'installation de vidéosurveillance, il leur faut tout récupérer en catimini sans éclabousser le patron espion...

Ma conclusion

L'homme est un loup pour l'homme.

Ou plutôt, un pigeon qui dévore ses congénères. Car aujourd'hui les multinationales ne sont plus les seules à exploiter l'homme. C'est tout un chacun qui cherche à exploiter son prochain. A grand renfort de mots : il faut bien présenter, il faut bien parler, il faut être son propre représentant commercial pour bien se vendre. Le personnage de Thierry ne rentre pas dans ce moule. Ce n'est pas un beau parleur.

Alors il faut faire des choix. Les plus éclairés possibles, comme cet article sur le décisionnel, rédigé sur le site prescripteurs.net : Source http://www.prescripteurs.net/decisionnel/

Rares sont ceux qui, à l'instar de Thierry à la fin du film, choisissent de sauvegarder leurs convictions alors qu'ils se mettent en situation encore plus précaire.